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POURQUOI DES GUIRLANDES VERTES À NOËL

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The Database of Ornament

A Edimbourg.

LES gaz fumeux déversés par mille tuyaux se sont
amoncelés en un ciel épais, gris sur gris. Il a
neigé. Les toits blancs tranchent sur les fonds
violacés. Au premier plan des maçonneries noires
alternent avec des puits d’ombre, et l’on voit des
tours juchées en des fossés. L’horizon se hérisse
de clochers, tourelles et obélisques. Des cheminées d’usine se
profilent en minarets. Çà et là quelques fenêtres s’illuminent,
la pierre semble devenir transparente.
              .               .              .              .              .             .

En un des nombreux cottages, ainsi nommés, qui font à la ville
de si charmants entours, on mettait la dernière main aux pré-
paratifs de la fête: joyeux repas avec des parents et amis,
un arbre chargé de cadeaux. On chanterait et on danserait.
L’ancienne année prendrait fin dans la joie, la nouvelle com-
mencerait dans le plaisir. Le grand-père s’appuyait tendrement
sur l’épaule de Fiona, comme s’il en eût eu besoin, se délectait
à sa gaillarde verdeur, à sa naïve et intelligente simplicité.
‘Dis, grand-papa, pourquoi l’on a pris pour l’arbre de Noël un
petit sapin de la forêt? Et pourquoi toutes ces branches de
houx et de génevrier? Et pourquoi l’on a mis du gui en haut
de la porte? Et pourquoi l’on s’embrasse dessous? “Sous le
gui, sous le gui!”‘
              .               .              .              .              .             .


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Mademoiselle Pourquoi, il va vers la nuit, n’est-ce pas?—et
toute la journée il a fait brouillard. De soleil, il n’y en avait
plus. Manière de parler, car tu sais que si le soleil venait
réellement a s’éteindre, notre pauvre Terre ne serait bientôt
plus qu’un glaÇon perdu en un océan de ténèbres. Pendant
ces dernières semaines le pauvre soleil, le cher soleil, semblait
malade; on eût dit qu’il n’en pouvait mais, il se trainait de
défaillance en défaillance. Parfois il se montrait encore, et l’on
voyait un grand pain à cacheter, soit rouge, soit jaune, soit
blanc, mais sans lustre ni brillant, pâtle, toujours pâle. Sans
doute il était beau, comment ne serait-il pas beau? mais on le
voyait triste et souffrant. De vingt-quatre heures en vingt-
quatre, les nuits se faisaient plus longues et froides. Et plus
haut que nous, plus haut que les Shetlands et les Orkneys, les
semaines, les mois, se passent en une longue obscurity, et les
malheureux Inoïts sont obligés de se tenir blottis en un trou
dans la neige, où ils se réchauffent à une lampe.

Mais en ce moment même, tandis que nous parlous, par delà
l’obscurité de notre nuit, le soleil ne cesse de marcher: il
chemine silencieusement. Depuis quelques heures il a déjà
touché le point extrême de sa course descendante. Aucun des
trois-cent soixante-cinq jours de l’année n’aura reçu moins de
chaleur, moins de lumière, et pour les gens de notre hémisphère
n’aura été plus pénible et plus ennuyeux à traverser. Ce matin,
notre ciel pleuvait la suie, et vers midi il suintait la neige.
Mais à minuit, le soleil gagnera force et vigueur; lentement
d’abord, très lentement, mais sûrement; avec lui la Terre
revivra. Revivre n’est pas trop dire. Car le soleil est le
réservoir d’énergie dans lequel puisent nos organismes. Si,
fatigué de la course qu’il accomplit depuis des millions de
siècles, il venait à s’éteindre au coup de minuit, ah, la cata-
strophe ! Admettons que notre globe ne fuse pas du coup, ne
se dissolve pas en gaz et poussières, n’éclate pas comme un
obus, te le figures-tu, flottant de ci, flottant de là, banquise allant
à la dérive dans les eaux d’une immense mer glaciale?

Il fait bon fêter Pâque et la Pentecôte, les frondaisons printa-

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nières et les floraisons estivales; il fait bon fêter la moisson et
aussi la vendange dans les bienheureux pays où le raisin vient
ailleurs que dans les serres; il fait bon se réjouir avec ce que
l’on pent voir, ce que l’on pent toucher et même savourer.
Mais Noël, la nuit de Noël n’a que la froidure et l’obscurité,
Noël ne pent donner que l’espérance, et encore à ceux là
seulement qui l’ont déjà en eux. Pourquoi la célàbre-t-on au
jour le plus triste et le plus noir de l’année, sinon parce qu’elle
est la fête des forts, des courageux, des endurants? ‘Le plus
dur est passé,’ disent-ils, ‘nous verrons le bout. Puisque nous
ne sommes pas morts encore, vivons aussi longtemps et aussi
joyeusement que faire se pourra!’

Que certains ornent leur table de bouquets exotiques, que ce
soir ils se réjouissent à la vue de gardénias et d’orchidées, de
lilas blancs et de roses rouges, à merveille! mais ce plaisir est
en dehors du grand programme. Le vrai Noël n’a point de
fleurs. Mais Noël pent encore donner des feuilles et des baies
rouges, ramasser les frondaisons des arbres et des arbrisseaux
toujours verts.

. . . Mais ne restons pas toujours en place, et rapprochons-nous
du sapin de Noël.
              .               .              .              .              .             .

Des arbres toujours verts, la grande majorité en nos climats
sont les Conifères,—tu les connais bien,—parmi lesquels les
genévriers, les ifs et les cyprès, les cèdres, les pins et les
sapins, dont un jeune plant, très modeste, fait notre arbre
de Noël.

Cet arbre de Noël, on pourra te dire une autre fois comment on
a voulu qu’il représentât, pour les enfants, l’Arbre de Vie qui
croissait au milieu du Jardin d’Eden, etl’Arbre de Vie dans le
Paradis Céleste. En Allemagne tu pourrais voir des arbres
de Noël tout autrement gros que le nôtre, des arbres apportés
en charrette. Dressé au milieu de la salle, le sapin semble un
grand chandelier, une grandissime girandole; l’abondance des
chandelles, la surabondance des bougies figurent un ciel de
cristal, étincelant de lumière incréée. Il porte en sa sombre

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ramure des fruits abondants autant que variés: toupies, sifflets,
trompettes, noix dorées, noisettes argentées, pommes rouges,
figues de Smyrne, oranges parfumées, bananes exquises,
coucous, rossignols, chevaux, vaches, et moutons. Des fleurs
en mousseline, toute une volée d’anges et de chérubins en
Sucre rose s’éparpillent sous un Enfant Jésus en sucre blanc;
toutes magnificences que l’on finira par croquer.

A ce propos, on pourrait te dire les imaginations des paysans
tyroliens et bavarois qui prétendent qu’au coup de minuit,—
le temps de dire Crac!—les fontaines coulent du vin, les bêtes
parlent, et les bœufs se disent en l’étable les secrets de l’année
qui vient. Toutes ces belles choses ne durent qu’une seconde,
rien qu’une seconde, mais pendant une seconde, le Bon Dieu
est descendu parmi nous, la paix règne sur la terre et la bonne
volonté parmi les hommes. Chaque année on jouit de cette
félicité supreme, un peu plus longtemps que la quatre millième
partie d’une heure, c’est autant de gagné.
              .               .              .              .              .             .

Nous disions done qu’en nos climats la majeure partie des
arbres verts sont des Conifères. Dans toutes les langues, le
mot de verdeur implique les notions de force, de vigueur et de
santé. Par contre, l’arbre dépouillé de ses forces a partout
signifié quelque chose de triste. ‘Feuille tombée,’ vie close,
‘feuille jaunie,’ vieillesse et décrepitude, ‘feuille toujours verte,’
jeunesse persistante. Comme la plante, ainsi l’homme et la
femme, ainsi l’humanité.

L’Hiver est la saison pendant laquelle on a faim, pendant
laquelle on a froid, où ceux qui ne trouvent pas à manger, qui
ne trouvent pas à se réchauffer, où ceux qui sont trop fatigués
tombent et meurent. Pendant ces tristes semaines, la Mort se
montre, et la Vie se cache, se fait humble et petite.

Les Conifères n’ont pas de feuilles proprement dites, comme tu
le sais sans doute,—n’empêche, rapprochons-nous du Sapin,
regardons les branches: on dirait qu’elles portent des paquets
d’aiguilles, n’est-ce pas? Les feuilles de la plupart des autres
arbres tombent chaque année au vent d’automne, mais les

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aiguilles des Conifères tiennent pendant plusieurs saisons sur
l’arbre auquel elles sont piquées, c’est la coutume des Conifères.
Mais le Mélèze, il y en a un chez le voisin d’en face—mais le
Mélèze a dit: il vous plaît ainsi, mais a moi, qui suis pourtant
un Conifère, il me plaît de changer mes aiguilles tous les ans.
Et le Mélèze a fait comme il a voulu.

Aiguilles caduques ou non caduques, ce qui distingue les
Conifères entre les autres espèces végétales, c’est leur admi-
rable vitalité. L’énergie de leur constitution les met à même
de résister aux froidures violentes, aux chaleurs excessives.
Dès qu’on vient à parler de cette superbe famille des Conifères,
le nom du Cèdre vient à l’esprit. Le jeune Cèdre, il est vrai,
n’a rien de très original; comme tant de garÇons autour de toi
il est quelconque. Mais on ne voit pas un Cèdre parvenu à
son entier développement sans admirer la noblesse de son
architecture et la majesté de son attitude. Le beau Cèdre est
une des belles choses du monde. Bonne écolière comme tu le
fus, tu penses en ce moment aux cèdres du Liban, aux cèdres
que le roi Salomon fit abattre pour la construction de ses palais
et du fameux temple de Jérusalem. Cette forêt du Liban,
très vantée naguere, est morte ou à peu près; on l’a exploitée,
on l’a gaspillée; il faut dire aussi qu’elle avait fait son temps
et que des châtaigners ont pris sa place. Le sol qui porta des
cèdres pendant des cent et des mille années, demande à porter
autre chose. Comme les campagnards font leur rotation de
cultures, ainsi la nature fait succéder bois à sylve; apres les
pins, les bouleaux, puis les chènes, les hetres, comme cela
vient. De la gloire des cèdres bibliques héritent maintenant
les sequoyas de la Californie et les cèdres de l’Himalaya,
jusqu’à ce que nos industriels soient parvenus à les abattre,
afin de les transformer en crayons et allumettes. Le cèdre dit
du Liban est d’aspect grandiose, mais sévère et sombre, tandis
que le Déodara, ou cèdre de l’Himalaya, unit la grâce à la force;
il a un charme singulier qui réveille I’idée de la beauté et le
sentiment de la tendresse. Remarque, Fiona, qu’en parlant de
l’arbre, nous disons ‘il,’ parce que nous pensons à sa vigueur, à

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sa taille et à sa majesté. Mais les Latins, nos ancêtres in-
tellectuels disaient ‘elle,’ par rapport à sa maternité, c’est à
dire aux fruits qui naissent aux branches.

Ce ‘Pinus deodara’ des botanistes, les Indous l’appellent ‘Deva
Daru,’ autrement dit l’Arbre des Dieux, car ils le tiennent pour
sacré. En ces régions du Pamir, les Shins, les Dardes et les
Galtchas portent leurs hommages à un arbre de cette même
famille: le ‘tchili’ ou ‘juniperus excelsa.’ . . .
. . . Mais ne restons pas toujours en place! Si nous allions
vers la Polymnie qui rêve au dessus du piano? Des guir-
landes de genévrier qui l’entourent détache un bourgeon—et
mâchonne-le entre tes dents.
              .               .              .              .              .             .

Je reprends. A cause de ce culte rendu à un arbre, les Shins
sont appelés les Infidèes ou les Réprouvés par leurs voisins
qui leur reprochent de ne pas être musulmans. A l’entrée de
leurs villages, un junipère ou genévrier se dresse au-dessus
d’une pierre, où l’on sacrifie des béliers trois fois par an, soit
aux fêtes des saisons. On le dit l’Arbre de la Pureté ou de la
Sainteté, ou de la Santé, ou de la Fécondité; on l’apostrophe
sous le titre de Shiri Badjertham, ou de ‘Roi, Fils des Grandes
Fées.’ Le Shin qui ne se sent pas en état de grace s’enferme
dans une chambrette ou brulent lentement de ces rameaux
verts qui dégagent une âcre fumée. Quand le pécheur a été
fumigué d’importance, sa conscience est satisfaite, personne
n’a plus rien à lui reprocher.

Le Tchili est aussi l’Arbre de Mariage, les fiancés se donnent
la main sous son ombre, et les conjoints qui auraient cessé de
se plaire prononcent le divorce en cassant une de ses branches.
Les mariés satisfaits lui adressent leurs actions de grâce;
de temps à autre allument de ces branches, sautent sur la
flamme, dansent dans la fumée comme les jeunesses d’Europe
au-dessus des feux de la Saint- Jean. Le Tchili, patron du
village, est particulièrement fêté aux trois f^tes des Saisons.
Tant pour honorer le noble étranger qui se présente, que pour
se mettre à l’abri des malinfluences qu’il pourrait émaner, on

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porte devant lui un chaudron où brûlent et fument des tisons
de tchili, toujours du tchili.

Mets-toi dans la tête que tous les Conifères possèdent en propre
quelque résine ou goudron, quelque colophane ou térébenthine,
quelque huile essentielle, tout au moins quelque parfum qui dans
les journées chaudes flotte au-dessus des branches. L’Epicéa
que nos voisins ont devant leur porte doit son nom d’Abies
epicea à la ‘pix’ ou poix dont son bois est imprégné. Rappelle-
toi le cottage des Sanderson tout construit et meublé en un
‘pitch-pine’ si joli à voir, si agréable à sentir. Pense aux
boucauts de résine qui nous arrivent des Carolines ou des
Landes françaises. D’autres arbres congénères nous donnent
des colophanes et térébenthines, des laques et sandaraques,
des vernis, baumes, et encens. Avant nos chimistes et in-
dustriels, les magiciens et sorciers exploitaient ces diverses
substances pour en faire des onguents et pharmaques, des
parfums, à odeur soit suave soit infecte, tantot pour évoquer
Tamour, tantôt pour s’en débarrasser, tantôt pour rappeler les
génies, tantôt pour expulser les démons. Il fallait que les
torches qui éclairaient le cortège des époux fussent en pin,
et les Siciliens appellent encore le sapin ‘Caccia diavuli’—
nous dirions ‘chasse diables.’ Les cedres du Mont-Liban
donnèrent leur nom à l’encens. Nos pharmaciens et par-
fumeurs n’ont pas tous oublié l”oliban.’ Les étymologistes te
diront que dans l’antiquité gréco-romaine le mot de Thuya fut
comme celui de ‘libanon’ intimément lié à l’idée des parfums
et des sacrifices.

De ce Thuya, dit aussi Arbre de Vie, bien que ou quoique on lui
fasse orner les cimetières, de ce Thuya on tire la sandaraque.
D’autres cèdres, d’autre pins distillaient dans les temps jadis une
matière visqueuse dans laquelle vinrent s’engluer de malheureux
moucherons, matière qui sécha et durcit, devint jaune et trans-
parente. Par l’effet des bouleversements incessants qui se
produisent sur notre globe, les arbres autour desquels volti-
geaient les insectes vinrent à être engloutis aussi par la
mer. Et voici que le flot de la Baltique rejette maintenant

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sur ses dunes des morceaux d’ambre que les orfèvres taillent
en broches et vous apportent. As-tu daigné regarder une de
ces bestioles qui mourut si misérablement, et qu’immortalisa
son trépas? Pauvre petite âme légère! Quelle durée immense
pour si fragile chosette! Et combien différents les deux
mondes, celui où palpitèrent ses ailes, celui dans lequel la
poitrine qu’elle orne palpite à son tour!
              .               .              .              .              .             .

Soit parce qu’il est pénétrd par une substance résineuse, ou
parce qu’il a crû lentement, le bois de la plupart des Conifères
dure longtemps, résiste indéfiniment aux vers et à la pourriture.
Comme exemple de son inaltérabilité, on cite les portes, en
cyprès, de l’ancienne basilique de Saint-Pierre à Rome. Quand,
pour plus de luxe, on les remplaça par du bronze, on les trouva
parfaitement conservées, malgré un service de onze siècles. Les
anciens renfermaient leurs manuscrits en des écrins de cyprès,
les vernissaient avec un extrait de cèdre. Platon demandait
qu’on gravât les lois de la République sur des tablettes en
cyprès. Symbolisant la durée indéfinie et même l’immortalité,
le cypres s’employait aux statues sacrées et tout spécialement
au sceptre de Jupiter. Suivant la légende persane, le prophète
Zoroastre voulut qu’un cyprès fût planté a Nischmer pour
durer autant que sa doctrine. Ce fut afin de conserver la
mémoire des citoyens morts pour la patrie qu’on déposa leurs
restes entre des planches de cyprès, et que leur tombe fut
ornée d’ifs, thuyas et congénères qui devinrent ainsi les arbres
funéraires par excellence; d’autant plus que leur feuillage est
sombre, en meme temps que toujours vert. Ne les voyant que
dans les cimetières, nous pensons, en Europe, que leur aspect
doive exhaler la tristesse, tandis que les Orientaux font du
cyprès, notamment, le type des belles tailles ‘droit comme un
cyprès, droite comme un cyprès,’ hommage très apprécié. A ce
propos, il ne te sera pas indiffiérent d’apprendre que les amants
d’Alsace s’entrecajolent par l’appellation de Holder Stock;
comme qui dirait la ‘Belle Pousse’ ou la ‘charmante Tige.’
Et n’oublions pas de te dire que les Mylitta et les Astarté, que

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les anciennes déesses de la Nature, de l’Amour et de la Beauté,
furent adorées sous la forme des cyprès, cèdres, térébinthes et
autres arbres toujours verts.

Ce culte était idolatre, certainement, mais non point absurde,
puisque quarante ou cinquante siècles après, ce soir, vous
avez mis partout de leurs frondaisons verdoyantes, de leurs
couronnes et guirlandes feuillues. II me semble entendre
un Syrien d’autrefois:
‘Après la saison des fruits, la plupart des arbres sont fatigués,’
dit-il. ‘Voyez leurs feuilles perdre leur lustre et leur élasticité,
jaunir et roussir, devenir vieilles et décrépites. Elles n’en
peuvent plus et pour se reposer voudraient mourir. Les
gelées en font massacre, le vent d’automne les balaie, de leurs
cadavres jonche le sol des forêts. Mais tout à côte, voici une
frondaison qui tient bon contre les bourrasques et tempêtes,
contre les gelées et les frimas, qui semble ne pas se soucier des
neiges ni des glagons.’

Cette frondaison est en particulier celle des Conifères et
analogues; arbres que l’on revolt cette année-ci, comme on les
vit l’année dernière, sauf qu’ils ont grandi et se sont allongés à
chacune de leurs extrémités. Cyprus, pins et sapins, cèdres et
genévriers, qu’ont-ils done que n’ont pas les autres? S’ils
résistent mieux aux rigueurs de l’hiver, c’est qu’ils sont doués
d’une vitalité plus énergique et mieux résistante, qu’ils pos-
sèent une force—une substance peut-être—dont les autres
sont dépourvus. . . . Quelle chose cela peut-il être? On
chercha le secret. Pourrais-tu deviner la raison qu’ils trou-
vèrent?—Oui, tu la devines, ma Fiona, tu la devines; je le
vols à tes yeux qui brillent. . . .

—Mais, grand-papa, ne disais-tu pas tantôt que les Conifères
exsudent des résines ?

—Oui, ma fillette, ils distillent des résines, et des huiles, et
des baumes, et des parfums, et des essences, et de l’encens.
Si le bois des Conifères résiste à la putréfaction, s’il ne se laisse
point entamer par l’humidité, pensèrent les anciens, s’il brûle
joyeusement, avec pétarades et détonations enthousiastes, c’est

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qu’il est ami du feu. Il a la sève ignée, disait-on. C’est du feu
condensé que ces bitumes, poix et goudrons, que ces résines
qui sont opaques ou transparentes, selon qu’elles contiennent
un feu pur ou un feu impur. Effluve igné, lui aussi, le goût âpre
et brûlant des baies du genévrier. Feu encore le parfum que
dégagent l’encens, les feuilles froissées du cèdre et les molé-
cules de l’ambre que les anciens appelaient ‘electron.’ Cette
vertu de l’electron, dont nos modernes ont fait l’électricité, il
n’eut pas fallu presser les gens longtemps pour leur faire dire
que cette aura subtile était l’âme même de la Nature.

Et l’on s’imagina que l’on pourrait capter le fluide igné. Et
l’on pensa que si on parvenait à le boire, à le faire couler dans
ses veines, le faire arriver à son coeur, on jouirait de l’éternelle
vie, et que si on le logeait en sa cervelle on gagnerait l’omni-
science et la toute Sagesse. Sitôt que l’humanite eut gagné,
d’une façon bien superficielle encore, la connaissance des effets
et des causes, nous voyons les Aryas se passionner pour le
Soma ou l’Eau de Feu, comme l’appellent les Sauvages. Leurs
dieux ne pouvaient se rassasier de ce divin nectar qui leur
assurait l’éternelle jeunesse. Après le Soma et le Haoma, on
crut avoir trouvé la liqueur ignée dans le grain d’orge,
le jus de raisin, le miel fermenté, dans les vins et hydromels,
dans les cidres et bières, les sapinettes et les genévrettes. Les
grands esprits du Moyen Age, les Alchimistes, jetaient des re-
gards chargés de désir sur la résine si diaphane, la résine d’une
si belle couleur d’or qui semblait de l’or végétal, et meme mieux
que cela, un feu solide, une concretion de lumière. Dans l’or
potable, ils cherchaient le mystère des métamorphoses et de
l’incessante renaissance des êtres. Quand ils eurent inventé
la distillation, débarrassé le vin de ses éléments aqueux, et
découvert ce qu’ils appelèrent ‘l’Eau de Vie,’ ils pensèrent
boire enfin le breuvage d’immortalité. Mais l’élixir suprême
se deroba encore a leurs efforts. Le grand secret n’etait pas
encore trouvé, bien que d’aucuns eussent cru faire merveille en
ajoutant des grains d’or à leur eau de vie, en la parfumant
avec les baies distillées du genévrier, obtenant ainsi le gin,

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dont s’enorgueillit l’Angleterre, et dont nos voisins de Hollande
lui disputent la gloire.

Le gin dut sa haute fortune à son parfum agreste et à sa
piquante saveur; il la dut aussi au nom qu’il porte: gin de
genévrier, et genévrier, de juni-per,¹ ou le Toujours Jeune. A
noter que les noms issus du gothique le qualifient de Vivant et
de Remuant;¹ ce qui est la meme idée sous un autre aspect.

Parmi les végétaux le Coniftre, et parmi les conifères le juni-
pèere ou genévrier se distinguent par la résistance et la ténacité,
par ce que l’on appelle la force de caractère chez les hommes.
Acceptant la chaleur et s’accommodant du froid, supportant
stoïquement la misère des sols maigres et ne dégénérant point
en terrain fertile, le genévrier se montre égal à son destin et
supérieur à sa fortune. Bien pris dans sa taille—celle d’un
géant ou celle d’un nain—il a toujours la physionomie intéres-
sante, même l’aspect noble et fier, à le regarder de près. En nos
pays septentrionaux, il n’est qu’un arbrisseau le plus souvent,
un modeste, bien modeste arbrisseau, mais il se sent d’héroïque
lignée. Interroge le tiers et le quart, demande quel est le plus
bel arbre du monde?—Non pas tous, mais plusieurs te répon-
dront: ‘C’est le cère.’—Hé bien, parmi les cèdres, le junipère
de l’Himalaya porte le noh d’Oxycèdre. Alors il est magnifique
et superbe, nul ne pent le voir sans l’admirer. Je l’ai vu dans
les Alpes frigides, sous un abri de roc, aux extrèmes limites de
la végétation, haut de quelques centimètres seulement: un vrai
Poucet, tortu, rabougri, ramassé sur lui-même. Un nœud simu-
lait le tronc, quelques protubérances globulaires représentaient
les rameaux en guise de feuilles; il avait des épines fortes et
courtes, autant de poignards. Il buvait la neige, suçait la
glace, croquait du gneiss et digérait le granit, vivait dessus
maigrement, combien maigrement! Mais il respirait l’air subtil
des hauteurs, se nourrissait de lumière, absorbait les plus purs

¹ Grimm expliquait déjà juni-per par junius, juvenis, jung, jeune. Il rapprochait Wach-
holder, de wachen, vigilare, to be awake, Machandel, de Wachandel. Cf. Quickbeam,
Queckholder, quickborn, quicksilver. Le jeu de mots: he lives and kicks.—Reck-
holder, de regen, mouvo


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rayons du soleil et des étoiles. De ces genévriers-là, une
femme eût pu emporter toute une forêt sur son dos. Pourtant,
ce chicot dur comme bronze, hérissé d’aiguilles d’acier verdâtre,
ce ragotin est un arbre, un arbre vieux de quelques siècles, peut-
être. Verdoyant l’été, verdurant l’hiver, il permane d’année
en année, il perdure de génération en génération. De tempête
en tempête il voit le roc, rongé par les autans, fondre lentement
et lentement s’écouler dans la plaine, mais lui, il ne cesse de
durcir; insensiblement s’atténue le profil de la montagne, mais
il continue à croître, milligramme par milligramme. ‘Chi la
dura la vince!’ dit-il à l’Alpe. Et se tournant vers le del, réser-
voir de foudres: il pense en lui-même: ‘Je maintiendrai’

Nous en avons dit assez. Mets une rose dans tes cheveux,
Fiona chèrie, et passe-moi un brin de genévrier à la boutonnière,
—la! rien qu’un tout petit brin. Allons au groupe qui rit
là-bas.
—Mais grand-papa à ta petite fille, tu n’as rien dit encore du
gui que voilà, ni de ces houx qui ont aussi la feuille verte
en hiver?
—Hé bien, nous pourrons en parler à la Noël prochaine.
Tâctions de vivre jusque-là.

                           ELIE RECLUS.

MLA citation:

Reclus, Elie. “Pourquoi des Guirlandes Vertes à Noël.” The Evergreen; A Northern Seasonal, vol. 4 Winter 1896-7, pp. 79-90. Evergreen Digital Edition, edited by Lorraine Janzen Kooistra, 2016-2018. Yellow Nineties 2.0, General Editor Lorraine Janzen Kooistra, Ryerson University Centre for Digital Humanities, 2019. https://1890s.ca/egv4_reclus_pourquoi/