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VERS L’UNITÉ

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IL n’y a pas à méconnaître les symptómes de division qui
subsistent actuellement dans le monde. Le militarisme,
d’une part, et la question sociale de I’autre, ne suffisent
que trop à convaincre d’optimisme naïf ceux qui pro-
clament l’avènement prochain de la paix universelle et
le règne tranquille de la fraternité. Si la lutte et la
concurrence ne sont peut-être pas autant qu’on le croit des
maux nécessaires, ils sont de ceux, en tout cas, dont rien ne
fait encore pédvoir la disparition, et il faudrait de la crédulité
pour reprendre aujourd’hui le rêve antique des millénaires qui
promettaient mille ans de félicité terrestre avant le jugement
final.

S’ensuit-il toutefois que, dans cet ordre d’idées, aucun progrès
ne soit réalisable, et que pas une ne disparaîtra des innom-
brables barrières élevées entre nous jadis par les conflits
d’intérêts et par les malentendus, par I’ambition, I’ignorance, la
haine et toutes les sortes de préjugés?

Loin de nous cette appréhension! Outre qu’elle est de nature à
étouffer les plus généreux efforts, elle se trouve en contra-
diction avec la réalité des faits, avec le mouvement qui s’agite
depuis longtemps déjà dans les profondeurs de I’esprit humain
et qui commence aujourd’hui de se manifester jusqu’a la sur-
face par des phénomènes tout à fait nouveaux et incontestables.

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Deux grandes forces jusqu’ici ont conduit les hommes: l’une
aussi ancienne que le monde et d’une origine divine, la religion;
l’autre, plus récente et plus humaine, quoique à peine moins
puissante et moins respectée, le patriotisme. Forces de
cohésion et d’unité par leur nature même, si on les avait
toujours bien comprises, n’est-il pas vrai qu’en pratique
l’homme les a souvent détournées de leur but et en a fait
l’occasion ordinaire de ses pires querelles, quand ce n’a pas été
de ses conflits les plus sanglants? Si cela allait changer,
pourtant? Si la patrie et la religion (qu’il faut se garder, au
reste, de rapprocher jusqu’à les confondre comme quelques-
uns le tentent imprudemment) si la patrie et la religion
cessaient un jour d’exciter les dissentiments, les contradictions,
les disputes, les guerres? Oui! si les religions et les patries
tendaient enfin à se tolérer, à se rencontrer, à s’expliquer,
j’allais dire à s’unifier?

Que nous soyons trés-loin de cet idéal, j’en convienssans peine;
mais qu’on en voie à l’horizon poindre déjà quelques lueurs
naissantes, je crois difficile de le méconnaître. Sans doute, le
jour qui s’annonce là-bas, je crains qu’au lieu de rayonner sur
le monde splendidement, il ne soit en grande partie intercepté
par nos erreurs et par nos vices comme le soleil peut l’être par les
nuages; mais une chose, du moins, ne parait plus possible:
c’est qu’on rentre jamais complètement dans la nuit ancienne.

                                          I

Chez un grand nombre d’esprits et pour les causes les plus
opposées, l’idée de patrie cesse de se confondre avec i’idée de
frontière. On commence à comprendre qu’une race pent se
développer et jouer son rôle sans se battre nécessairement
avec les races voisines, môme sans les détester. Comme on
pent être Parisien et garder des relations excellentes avec un
Breton, un Lillois, un Provencal, un Basque; comme on pent
être d’York et avoir des amis ô Lancaster: il devient édent
aussi que le Frangais n’est point par essence et par ordre

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providentiel rennemi naturel de l’Anglais, du Russe, de
l’Allemand, du Beige, de l’Iltalien ou de l’Espagnol. L’idée
de patrie rattache et fortifie par cela même les énergies
spéciales qui sont le lot des divers groupes d’hommes: par
exemple, la clarté d’esprit et la générosité de sentiments se
développent mieux qu’ailleurs dans le groupe frangais, et elles
perdraient de leur force s’il venait brusquement à le dissoudre;
il faut en dire autant de la profondeur allemande, de l’initiative
anglaise, de l’énergie scandinave. Évidemment, ce n’est pas là
ce qui doit disparaître. Mais l’idée de patrie, si elle possède
le grand avantage de perfectionner les groupes en eux-mêmes,
possède aussi, c’est incontestable, le grand inconvénient de
nuire aux relations naturelles de ces groupes entre eux; elle
fait du bien à une nation, elle fait du mal aux autres. Et c’est
cela, qu’on nous entende bien, cela précisément qui ne doit pas
durer; c’est cela que d’heureux symptômes nous font espérer
de voir finir.

Illusion et rêve? Non pas, si c’est I’effet déjà manifeste et la
conséquence nécessaire d’une cause naturelle, d’une cause que
rien n’arrêtera plus et qui toujours ira se fortifiant. Elle est
simple, cette cause, tellement simple que tout le monde la con-
naît, et que j’ai presque honte de la redire. Eh bien, oui, c’est
le developpement rapide, l’élargissement indéfini, i’incessante
multiplication des relations entre les peuples. Ce n’est que
cela, mais c’est tout cela. En dépit de ces obstacles qu’on
appelle douanes, frontièeres, armées nombreuses, les rapports
deviennent chaque jour plus fréquents et plus etroits; on passe à
côté, on passe par-dessus, pour faire du commerce, de la science,
de l’amitié. Il arrive que, durant un simple voyage, on oublie
toutes les lemons apprises et qu’on se laisse naïvement aller au
plaisir de voir et d’aimer des gens qui nous ressemblent et, quand
on est rentre chez soi, on s’étonne de se trouver autre, on com-
mence de s’habituer à l’élargissement de son âme. Déjà nul
ne s’étonne plus d’apprendre que des congrès de toute sorte
réunissent, tantôt dans une capitale, tantôt dans une autre,
les élites de chaque nation, et que ces élites s’accordent par-

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faitement, qu’elles s’estiment, qu’elles s’entr’aident d’une façon
désintéressée, qu’elles créent, dans ces réunions de quelques
jours, des associations qui se perpétuent et qui établissent sur
tous les sommets de la pensée humaine le plus parfait cosmo-
politisme; cependant qu’en bas, pour des raisons moins
spéulatives peut-être, mais avec des aspirations où il n’y a
pas que de la chimère, on voit des travailleurs de tous pays
essayer de s’entendre et de se soutenir pour amdliorer leur sort,
pour protester, à l’occasion, contre les guerres et les armements.
Assemblies de savants et fédérations d’ouvriers, quand vous
les nommez tranquillement internationales, vous rendez-vous
compte de ce que cela veut dire? Et si les frontières vont en
s’effaçnt pour les savants, les gens d’affaires, les ouvriers,
autant dire toute la masse humaine; et si cette masse humaine
devient de plus en plus maîtresse de ses destinées, en sorte que
l’époque arrive où les guerres, les traités, les armements ne
dépendront plus du caprice des rois ou des diplomates, mais
du libre consentement de tous: vraiment n’a-t-on pas le droit de
croire qu’entre nations les rapports deviennent à la fois plus
nombreux et plus amicaux, moins défiants et moins agressifs?
On voudra bien reconnaître que nous n’annonçons pas la
disparition prochaine de l’idée de patrie. C’en est seulement
la transformation qui nous semble se préparer, et que, trés
franchement, nous batons de nos désirs. Ou plutôt, c’en est,
à dire vrai, l’épuration et le perfectionnement

Ou cette idée ne gardera et ne développera que son contenu
positif d’union fortifiante entre les hommes d’un m^me groupe,
et alors elle deviendra, comme nous I’espérons, une des plus
grandes causes de progrès; ou bien elle conservera ce que
nous avons mis en elle d’exdusif, de haineux et d’étroit, et alors
elle soulèvera tant de protestations dans les ames les plus
généreuses, que beaucoup en viendront à la méonnaître, à la
confondre avec ses abus, peut-être à la combattre et à la dé-
truire. Il ne faut pas faire servir les frontières nationales à la
justification de toutes les sottises et de tous les crimes, si l’on
ne veut pas qu’un jour la conscience humaine ne répète le cri

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terrible de Sénèque: ‘sont-elles assez ridicules, ces limites
marquées par les hommes!’

                                          III

‘Comiptio optimi pessima’: la religion, valant encore mieux que
la patrie, a donné lieu à des abus plus détestables. Il n’y a pas
plus de trois cents ans que toute l’Europe était, à cause d’elle,
couverte de sang et de ruines. Aujourd’hui encore, c’est la
haine anti-religieuse qui attarde la démocratie française en des
chicanes et des vexations misérables; c’est l’étroitesse religieuse
qui fait massacrer les Chrétiens en Chine, spolier et exiler, en
Russie, tout ce qui déplaît au procureur du Saint-Synode. Mais,
si l’on ajoute à ces trois pays quelques cantons intolérants de
la Suisse, certaines sectes musulmanes et peut-être trois ou
quatre tribus de sauvages, est-ce qu’on n’aura pas à peu
près fait le tour de ce qui subsiste aujourd’hui de fanatisme
militant?

Il n’y a que trois ans, des représentants de toutes les religions
se réunissaient à Chicago pour exprimer chacun leur credo sur
Dieu, sur l’âme, sur le devoir moral. Et il s’y est produit cette
étonnante manifestation de tendance unitaire, que toutes les
religions non-chrétiennes ont tenu à faire valoir ce qu’elles ont
de commun avec nous, tandis que, d’autre part, les confessions
non catholiques, pleines de déférence pour la vieille Église mère,
la priaient de considérer tout ce que, depuis la triste séparation,
elles ont gardé des lois et des croyances familiales. On y
apprenait (faut-il done I’avoir si longtemps ignoré?) que les
protestants ont conservé comme nous le symbole des Apôtres,
le symbole de Nicée et le symbole de Saint Athanase; on y
apprenait, que, grâce à la Révélation première et au bon sens
humain, tous les peuples de l’univers ont gardé à travers la
série des siècles, sauf d’infimes exceptions et malgré beaucoup
d’erreurs adventices, le culte du vrai Dieu. Les Puritains
avaient pris l’initiative du Congrè; il s’y trouvait de nombreux
Boudhistes; un cardinal y pronongait le discours d’ouverture,
et tous ensemble récitaient le ‘Pater Noster.’


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Pour s’être passés en Amérique (ô la redoutable objection!) de
tels évèements n’en sont pas moins glorieux pour le siècle qui
sait les produire, ni moins féconds en grandes promesses pour
le temps futur. Beaucoup de catholiques fixent leurs yeux sur
ce mouvement comme sur la plus magnifique des promesses
et des espérances. Ils rêevent déjè de I’époque où toutes les
nations chrétiennes seront revenues à l’unité et ou l’évangile,
cessant d’être tiré en sens divers par des sectes contradictoires,
donnera enfin dans toute leur richesse ses fruits d’émancipation
et de fraternité

Jusque dans le Boudhisme et les autres religions mêlées de
plus ou moins d’erreurs, on commence d’apercevoir le noyau
central de vérité sans lequel elles n’eussent pu se maintenir, et
qui ne cesse en quelque sorte de se solidifier en elles tandis que
s’éliminent à la longue leurs éléments impurs.

L’idolâtrie brutale, dans les temps antiques, recula peu à peu
devant le polythéisme, et le polythéisme, à son tour, devant la
croyance en un Dieu suprême et unique. La mème marche
ascendante se poursuit depuis l’Évangile chez les peuples qui
ne l’ont pas encore reçu. Les cultes féroces disparaissent du
monde avec les demiers Dahomeys, le polythéisme n’existe
presque plus; en morale partout les mœurs vont s’adoucissant,
et la famille monogame étend chaque jour son empire civilisa-
teur. Toutes les religions s’approchent du christianisme, même
lorsqu’elles en ignorent l’existence. Est-ce I’effet d’une grâce
myrstérieuse? est-ce progrès de la recherche rationelle? est-ce
une latente compénétration des vérités répandues ailleurs? A
parler plus exactement, ce sont, dans une proportion indéfinis-
sable, toutes ces causes réunies qui poussent l’humanité vers
les régions de la lumière, avec une lenteur majestueuse, mais
avec une étonnante sûreté. L’heure s’annonce manifestement,
où toutes les religions imparfaites viendront se perdre dans
I’unique religion parfaite, tandis que, paralllement, toutes les
formes de l’incroyance iront, elles aussi, en se confondant
dans l’agnosticisme, dans un agnosticisme qui sentira son
impuissance devant les hauts problèmes d’origine et de destinée,

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qui par cela même respectera la foi des voisins et se fera tolérer
en tolérant les autres.

Inutile d’insister sur des conclusions qui se dégagent d’elles-
mêmes. Si la religion et la patrie, ces deux puissances,
tendent à éliminer ce que la sottise humaine a glissé en elles
d’exdusif, de violent, de haineux, pour ne conserver plus que
ce que Dieu y a voulu mettre de force unifiante et élevante, ou
bien, en deux mots, si les patries peuvent cesser de se nuire et
si les religions imparfaites peuvent s’absorber dans la religion
vraie,—n’y a-t-il pas quelque raison de croire que la race
  humaine marche vers I’union? Et si, enfin, prendre con-
     science de ce progrès en montrer les sympt ômes,
        en faire désirer l’avènement, cela pent aider é le
           promouvoir, pourquoi ne I’oserait-on pas ?

                        ABBÉ FÉLIX KLEIN.

MLA citation:

Klein, Abbé Félix. “Vers L’Unite.” The Evergreen: A Northern Seasonal, vol. 3, Summer 1896, pp. 109-115. Evergreen Digital Edition, edited by Lorraine Janzen Kooistra, 2016-2018. Yellow Nineties 2.0, General Editor Lorraine Janzen Kooistra, Ryerson University Centre for Digital Humanities, 2019. https://1890s.ca/egv3_klein_lunite/